La vallée des saints : à la rencontre des géants bretons

Tout droit sortie de l’imaginaire et de la mémoire des Bretons, la Vallée des saints est un lieu magique qui allie une formidable énergie créative à une volonté de pérenniser des mythes et légendes séculaires. Une destination incontournable au centre de la Bretagne.  

Juillet 2021. À l’intérieur des terres bretonnes, au milieu de nulle part, surgit un monde de géants qui fixent l’horizon, le ciel, l’univers. Face à ces colosses de granit, nous restons sans voix. Un dialogue muet s’engage avec ces saints qui ont marqué et forgé l’histoire de la Bretagne. C’est notre deuxième visite en ces lieux insolites. Peu de monde en ce début juillet maussade. Tant mieux, l’émotion n’en est que plus intense !

La vallée des saints : genèse d’un projet ambitieux

Tout commence en 2008. Un professeur de philosophie, Philippe Abjean, rêve de bâtir une sorte d’île de Pâques bretonne pour faire rayonner la culture et l’histoire de sa région. Son objectif : faire ériger un millier de statues géantes à l’effigie de saints bretons. Sa rencontre avec Sébastien Minguy, jeune cadre bancaire, séduit par le projet, marque le début d’une aventure un peu folle.

Pourquoi 1000 statues ? Parce que la légende veut que la Bretagne vénère plus de 1000 saints (même si 700 seulement sont officiellement « homologués » par l’Eglise catholique).

Une association se crée pour porter le projet. Elle reçoit l’appui des carrières de granit de Bretagne, du sculpteur Patrice Le Guen et de quelques entreprises mécènes.

En 2009, un premier chantier se tient à Saint Pol de Léon. Les 7 premières statues voient le jour. Il s’agit des saints fondateurs de la Bretagne : Paul, Corentin, Malo, Brieuc, Samson, Tugdual et Patern.

Outre l’aspect artistique et culturel, le projet « Vallée des Saints » a aussi pour objectif de devenir une vitrine du granit breton et d’attirer des touristes dans l’Argoat (la Bretagne intérieure) afin d’y faire (re)vivre l’économie locale.

Carnoët , un site chargé d’histoire

En septembre 2009, les premières statues sont transférées à Carnoët, lieu choisi parmi une dizaine d’autres.

Dans le prolongement des Monts d’Arrée, sur une colline dominant les vallées de l’Aulne et de l’Hyère (appelé Tossen Sant Veltas en breton ou « monticule de saint Gildas ») s’inscrit la Vallée des Saints, qui est tout sauf une vallée.

Les 7 statues des saints fondateurs de la Bretagne y entourent une motte castrale de 28m de diamètre.

Le site qui s’étend sur 38 hectares est incroyablement inspirant. Là-haut, le regard porte loin, très loin, par-delà les bocages et les hameaux dispersés, par-dessus les forêts et les landes, jusqu’aux confins de la Bretagne intérieure.

Bon à savoir : On répertorie à Carnoët deux menhirs et cinq tumulus. On y trouve des traces d’occupation romaine ainsi que d’une forteresse médiévale. Et la chapelle Saint-Gildas, en contrebas du site, date du 16ème siècle. Nous vous recommandons d’y faire un petit détour.

Succès grandissant et possibles dérives

La vallée des saints rencontre un vif intérêt dès ses débuts   Et l’engouement touristique continue de croître de manière exponentielle. En 14 ans, le site a accueilli 2 750 000 visiteurs, majoritairement de Bretagne (40%) et de France (50%).

Toutefois, dix ans après la création du projet, en 2018, son fondateur passe la main. Aujourd’hui, il évoque, non sans amertume, de possibles dérives commerciales, visant à désacraliser le lieu pour attirer plus de touristes.

Or, pour Philippe Abjean, fondateur du projet, « la Vallée des Saints est l’occasion de découvrir un continent spirituel souvent méconnu, voire oublié mais qui quelque part nous fonde, dans un inconscient collectif qui reste malgré tout ».

Sébastien Minguy, l’autre fondateur, précise toutefois que « Chacun va y venir pour ce qu’il veut, la promenade, l’Histoire, la culture, l’art, la spiritualité ou encore le culte. La démarche est vraiment personnelle. On a toujours veillé à maintenir cette diversité d’approche du site. C’est un projet inspiré, qui parle au cœur avant de parler à l’intellect. Le rapport aux émotions est important. »

Malgré quelques avis divergents, l’association Vallée des Saints, reconnue d’intérêt général à caractère culturel, se fonde sur des valeurs et des engagements inscrits dans une charte. Elle est gérée par 20 administrateurs bénévoles aux profils complémentaires.

Un projet local qui évolue

Entre nos deux visites (2016 et 2021), nous avons pu constater l’immense chemin parcouru …

Aujourd’hui, les visiteurs sont accueillis comme il se doit (centre d’informations, organisation de visites guidées ; vente de boissons, petite restauration, produits locaux ; présence de toilettes, parking, etc. ).

Mais ce n’est pas tout … un vaste programme d’investissements lancé en 2021vise à financer la construction d’un centre d’enseignement de la sculpture monumentale sur granit, l’aménagement de nouveaux parkings (en lieu et place des parkings actuels trop proches des statues), d’une place de village et d’un centre d’interprétation.

Pour ma part, je salue ces initiatives qui visent à enrichir le projet initial. On peut bien sûr visiter ces lieux, sans autre attente qu’une chouette promenade et la découverte de sculptures monumentales de styles et inspirations variées. Mais il serait dommage de ne pas se renseigner plus avant sur le sens et la symbolique de ces saints qui ont marqué l’histoire et les légendes da région.  

Un modèle financier solidaire et durable

À ce jour, le modèle financier de la Vallée des Saints repose sur la gratuité des visites. Et jusqu’à présent, le projet est essentiellement  financé grâce aux dons et au bénévolat (à 89%).

Toutefois, l’attrait  grandissant du site et sa renommée nationale, voire internationale, drainent de plus en plus les foules. Il faut donc non seulement rémunérer le travail des artistes, mais aussi créer des infrastructures adéquates pour accueillir les sculpteurs en résidence et les visiteurs de plus en plus nombreux.  

C’est ainsi qu’en 14 ans, un formidable réseau s’est constitué autour du projet avec plus de 5 000 donateurs privés et 350 entreprises. Les collectivités publiques se sont également mobilisées pour aider à développer l’économie locale (création d’une boutique de produits régionaux, d’un espace de vente à emporter, de visites guidées, etc.).

La Bretagne, terre de granit

En Bretagne, le granit affleure partout : au fond des forêts, en bordure de champs ou le long des côtes. Ses formes parfois étranges séduisent et intriguent. Elles inspirent les sculpteurs et les architectes.

Le granit s’invite aussi partout dans le paysage bâti : chapelles, calvaires et enclos paroissiaux mais aussi manoirs, maisons, murets, chemins … Les cités anciennes lui doivent leur caractère si typique : Locronan, Concarneau, Dinan, Perros-Girec et bien d’autres.  

La Bretagne compte une trentaine de carrières de granit. Chacune a ses spécificités car il n’y a pas un seul granit mais une palette de granits aux couleurs riches et variées, comme on peut le constater en observant les différentes nuances des statues érigées à Carnoët.

Bon à savoir : L’extraction du granit se fait à l’explosif ou à l’aide de câble diamanté. Les blocs sont ensuite dirigés vers des ateliers où ils seront sciés, débités, éclatés selon les commandes des clients.

Une vitrine à ciel ouvert du granit breton

Ce n’est pas seulement la créativité propre à chaque sculpteur qui assure la richesse de cette galerie de saints, c’est aussi la fabuleuse diversité des granits bretons, dont la palette s’étend des gris-bleu aux teintes beige (granit d’Huelgoat) en passant par les tons rose (typique du granit de Perros -Guirec) et rouge.

Bon à savoir : Au fil du temps de la « rouille » due à la présence d’oxydes de fer dans les minéraux ferro-magnésiens du granite, touche certaines statues ; d’autres sont gagnées par du lichen. Les responsables du site ont choisi de « laisser faire la nature », refusant l’emploi de produits chimiques.

Une majorité de sculpteurs bretons mais aussi des artistes du monde entier

En 14 ans, 40 artistes ont créé 169 œuvres monumentales de 4 à 7m de haut.

La majorité des sculpteurs sont bretons. Certains comptent plusieurs statues à leur actif. C’est le cas de Patrice Le Guen, artisan de la première heure (Santec), mais aussi de Jean-Philippe Drévillon (Brest), de Viven Gamba (Saint Michel-en-Grève), de Bruno Guyader (Plougonven), de Christophe Antoine dit Kito (Plouezec), de Goulven Jaouen (Logonna-Daoulas) et bien d’autres encore.

D’autres viennent de bien plus loin, de Cornouaille anglaise comme David Paton, du Pays de Galles comme Paul Kincaid ou encore de Syrie comme Bilal Hassan.

Chaque année, les chantiers s’enchaînent, au rythme de 10-15 statues par an.

Grande variété des sculptures monumentales  

Sur la colline de Saint Gildas, la forêt de sculptures de granit se densifie, année après année. Et l’association qui pilote le projet espère installer la 200ème statue en 2024 pour célébrer les 15 ans du projet.

Un cahier des charges à la fois contraignant et flexible

Depuis le début, le cahier des charges n’a pas varié. Chaque artiste réalise en résidence une statue monumentale, de 4 à 7 mètres de haut à partir d’un bloc de granit breton brut de 25 tonnes. Il a 30 jours pour réaliser sa statue. Ni plus, ni moins. Il travaille donc sur le site de Carnoët. Trois chantiers y sont organisés entre avril et octobre. Les visiteurs peuvent voir les artistes à l’œuvre.

Le modèle attendu doit être « une statue menhir avec une face représentant le visage du Saint pour créer une présence, un pouvoir d’invocation et d’évocation et son attribut pour rappeler la légende, et une autre face qui restera en majorité brute »

En dehors de cela, les sculpteurs ont carte blanche. Ils sont donc libres d’interpréter à leur manière le personnage du saint et sa légende en laissant parler leur imagination et leur style esthétique.

Bon à savoir :  Dans le christianisme celtique, les saints prétendaient parler d’égal à égal avec Dieu. C’est sans doute ce qui explique ce concept de saints « géants ».  


Une fois sculptée, chaque statue pèse entre 8 et 15 tonnes. Mais les plus imposantes, comme Saint Conan et Saint Azenor, dépassent les 20 tonnes !

Enfin, l’artiste est libre de choisir l’emplacement de sa statue sur le site, mais chaque statue est obligatoirement orientée vers la commune d’origine du saint.   

Financement des statues grâce à un réseau de mécènes

En 2023, le coût moyen d’une statue est évalué à 19.500€, uniquement financé par le mécénat. Cette somme couvre l’ensemble des charges de l’extraction du bloc de granit de Bretagne à l’installation de l’œuvre sur le site.

Après un temps de pause dû au Covid, le financement des statues a repris de plus belle en 2021. Et le cap des 5000 donateurs a été dépassé fin 2022.

En 2023 la création d’un pavillon international est prévue, où seront exposées des œuvres monumentales en granit érigées en l’honneur de pays du monde entier. En septembre 2022, une première œuvre à l’effigie de Saint Charbel, saint patron du Liban, a été sculptée.

Le choix des saints

Chaque donateur choisit le Saint qu’il souhaite financer. On trouve sur le site web du projet une liste des saints en cours de financement.  Mais il est également possible de financer un saint non présent dans cette liste, en faisant une proposition par mail à contact@lavalleedessaints.bzh

Ainsi donc, chacun peut influencer la sélection des saints qui seront sculptés.

Par ailleurs, dans de nombreux villages bretons, des associations se sont créées pour faciliter le financement (par le biais de souscriptions) d’un saint local (par exemple Guerlesquin finance une statue de saint Trémeur, Guimiliau celle de saint Miliau, etc.).

Un après-midi à la découverte des légendes bretonnes

Le site a bien changé depuis notre première visite en 2016. Le parking est désormais payant. Un centre d’information avec boutique et café accueille et oriente les touristes.

Heureusement, le site reste, comme à ses débuts, tout à fait libre d’accès et gratuit. Vous y déambulez à votre guise et à votre rythme pour découvrir toutes les statues qui attirent votre regard.

Avant d’entamer notre balade, nous jetons un coup d’œil aux statues en cours de réalisation. À la gauche du bâtiment d’accueil, se dresse ainsi une demi-douzaine d’échafaudages et d’énormes blocs de granit. Certains à peine entamés, d’autres en cours de métamorphose.

Ensuite, nous choisissons de démarrer notre balade par une visite guidée de 45 minutes (payante cette fois) qui nous expliquera la genèse du projet et détaillera l’histoire des premiers géants de granit (les saints protecteurs de la Bretagne), réunis en cercle autour de la motte castrale.

Chaque saint regarde dans une direction bien précise, celle de son lieu d’arrivée en Bretagne.

Nous déambulerons ensuite librement, au hasard, d’une statue à l’autre. Il n’y a pas de sens de visite. Le lieu invite à lâcher prise et se laisser envahir par ses émotions …

Vous pouvez ainsi vous laisser porter et déambuler d’un géant à l’autre sans but précis. Mais vous pouvez tout aussi bien rechercher des saints qui vous parlent ou privilégier les œuvres d’un sculpteur en particulier. Tout est possible …

Vous trouverez gravé sur chaque statue, le nom du saint sculpté. Et dans la plupart des cas, le nom de l’artiste. Sans oublier les détails et symboles évoquant la légende ou l’histoire du saint.

Pour en savoir plus, procurez-vous au centre d’information un guide de visite avec un plan du site ou le livre souvenir qui présente brièvement la majeure partie des saints sculptés.

Lors de cette deuxième visite, nous avons eu la chance d’assister à l’installation d’une nouvelle statue. Une opération délicate qui fait appel à la précision et au savoir faire des caristes. 

Le site étant ouvert toute l’année, jour et nuit, vous pourrez choisir l’heure et la période qui vous conviennent le mieux pour découvrir ce lieu magique. Et selon les saisons, vos impressions seront fort différentes, comme en témoigne cette photo récente partagée sur le compte Instagram de l’association.  

© www.instagram.com/valleedessaints

La vallée des saints en pratique

Accès : Quel que soit votre point de départ, de petites routes de campagne vous mèneront jusqu’au site situé à Quénéquillec, sur la commune de Carnoët. Quand vous arriverez à la départementale D787 entre Carhaix et Callac, vous verrez les premiers panneaux signalétiques … vous y êtes presque !

Entrée : gratuite mais parking payant (6€/voiture) … à moins de venir à pied !

Plan & guides : disponibles à l’accueil, un guide simple avec plan d’ensemble (5€) ou un guide complet (13€) avec présentation de 133 sculptures (j’imagine qu’il sera régulièrement mis à jour).

Des visites guidées sont organisées d’avril à septembre et pendant les vacances scolaires. Pour plus d’info, voir la page dédiée sur le site.

Pour en savoir plus

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