La littérature est une formidable fenêtre sur le monde, surtout en ces temps de confinements et de semi-immobilisme forcé. Elle permet de voyager depuis son fauteuil, de se glisser dans les pas d’aventuriers et de voyageurs écrivains. C’est aussi et surtout un questionnement permanent qui nous pousse à réfléchir à notre manière de vivre et d’être au monde.

J’aime par-dessus tout les récits qui puisent leur inspiration dans des faits réels et des événements que je ne pourrai jamais vivre que par procuration. J’aime aussi l’Histoire vue par la petite lucarne d’histoires singulières, à travers les témoignages de ceux qui en sont les acteurs, parfois bien inconsciemment. À travers des récits qui nous parviennent après bien des péripéties et qui portent en eux des étincelles d’éternité.

Tout ce qui touche à la Russie des goulags m’interpelle. J’ai lu bien des récits qui décrivent le quotidien des zeks, ces millions de détenus, maltraités et humiliés, qui ont parfois, très rarement, réussi à s’en échapper.

J’écoute avec le plus grand intérêt cette voix qui remonte des profondeurs et qui, grâce à l’ouverture de certaines archives, ne se tait pas mais s’amplifie et se corrige au fil du temps. De sorte que les controverses d’hier trouvent réponse aujourd’hui dans des documents devenus publics.

J’ai récemment découvert un récit extraordinaire publié pour la première fois en 1956. Controversé à sa sortie car les temps n’étaient pas encore propices à la parole, il intéressa suffisamment de personnes pour parvenir jusqu’à nous, après avoir fait l’objet d’enquêtes, de recoupements et de rebondissements qui n’entameront pourtant en rien l’essentiel de son contenu : le goulag existe ; s’en évader est improbable mais possible ; certains l’ont fait et ont réussi à retrouver le chemin de la liberté. Un formidable message d’espoir pour l’humanité.

A marche forcée – Slawomir Rawicz

En 1956, à peine une dizaine d’années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à une époque où le communisme et l’Union Soviétique jouissent encore d’une certaine aura en occident, paraît A marche forcée, le récit hallucinant de l’évasion de sept prisonniers d’un goulag russe durant l’hiver 1941.

Un périple de 6000 km, du cercle polaire aux confins de l’Himalaya. 7 fuyards avancent « comme des bêtes traquées, sans repos, une année durant, ne se fiant qu’à la direction cardinale australe induite par le soleil. » Ils traversent des espaces splendides mais extrêmement hostiles et sauvages. Quatre d’entre eux meurent en route.

Ecrit avec le concours d’un journaliste anglais, le livre a très vite été controversé.

Rawicz publiera son récit en 1956 en Europe de l’Ouest et – ultime épreuve – aura à essuyer la suspicion d’un certain nombre de voyageurs et de géographes pour qui pareille évasion ne peut relever que de la fable. Le drame des hommes à l’existence romanesque est qu’on les tient pour des affabulateurs quand ils racontent leur vie … Á la parution du livre, quelques explorateurs – Peter Flemming en tête -, décortiquent les chapitres du livre et y notent des anomalies, des oublis, des erreurs de description de lieux, des approximations ethnographiques, des exagérations (Rawicz prétend avoir survécu dix jour sans boire), des scènes délirantes (la rencontre avec un couple de yétis). L’épopée est jugée trop rocambolesque, l’exploit trop inhumain, le récit trop vague pour être vrais. » (Tesson – Adl 20)

Le livre fut ravalé par certains au rang de pure fiction, alors que ses incohérences peuvent se comprendre puisque les fugitifs avancent à l’azimut, sans cartes et quasi sans contact avec les populations.

Nous ignorions où nous nous trouvions. Nous n’avions ni cartes ni personne pour nous renseigner. J’ai essayé à plusieurs reprises, ces dernières années, de retracer notre parcours sur la carte, mais je n’ai jamais pu descendre en dessous d’une marge d’erreur de plus de cent cinquante kilomètres. Disons que, selon moi, nous avons pénétré en Mongolie-Extérieure en un point qui nous a menés endroite ligne vers les monts Kentei, qu’après avoir traversé cette chaîne nous avons marché au sud-sud-ouest et sommes passés à l’ouest de la seule grande ville de la région, Ourga, ou, comme on l’appelle maintenant Oulan Bator. (Rawicz – Amf 190)

Il est néanmoins acquis aujourd’hui que Slawomir Rawicz n’a pas effectué lui-même le périple qu’il raconte. En 2006, après sa mort, la BBC a enquêté et trouvé dans les archives russes et polonaises que Rawicz, jeune officier de réserve de l’armée polonaise, fut effectivement arrêté et déporté en Sibérie. Mais qu’il fut amnistié en 1942 et aurait alors marché vers l’Iran. Mais il semble avoir rencontré d’autres fugitifs qui lui auraient raconté leur évasion. On ne saura jamais avec certitude le fin mot de l’histoire car il est mort sans le confirmer.

En 2009, un Anglais d’origine polonaise, Witold Glinski, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, s’est manifesté pour dire que c’était son histoire à lui. Une fois encore, certaines zones d’ombre demeurèrent.

Mais au fond qu’importe ? On sait aujourd’hui avec certitude, qu’il y a eu des évadés du goulag. Que certains ont traversé un continent du nord au sud pour retrouver la liberté. En ce sens, ce livre est un témoignage unique et bouleversant de la somme d’efforts, de fatigue, de souffrances endurés par des hommes portés par une même volonté farouche : fuir le goulag et retrouver la liberté.

C’est sans doute ce qui explique que ce livre s’est vendu à un demi-million d’exemplaires et a été traduit en vingt-cinq langues. À marche forcée est devenu un classique de la littérature de voyage et d’aventures.

«Ce n’est pas de la littérature, c’est peut-être mieux que ça», disait Nicolas Bouvier, lorsqu’il a fait rééditer l’ouvrage aux éditions Phébus en 2002.

L’axe du loup – Sylvain Tesson

Fasciné par le récit de Rawicz, Sylvain Tesson décide de marcher sur les pas des évadés du goulag. Et de refaire le même itinéraire.  Il part de Yakoutsk en Sibérie en mai 2003 et arrive à Calcutta en janvier 2004. Il lui faut 9 mois pour traverser la taïga, les steppes de Mongolie, le désert de Gobi, les hauts plateaux et la chaîne himalayenne, puis la jungle. À pied, à cheval et à vélo.

Fin 2004, Sylvain Tesson publie « L’axe du loup » qui raconte son extraordinaire périple.

Je n’ai pas l’âme d’une fouine ni l’esprit d’un limier, je ne suis pas parti pour mener l’enquête, ni pour reconstituer à l’identique et in situ le cheminement d’un bagnard en fuite. Comment pourrais-je d’ailleurs prétendre revivre les conditions d’existence de l’époque, aujourd’hui que la Tcheka et le NKVD ne sont plus qu’un mauvais rêve ? Ce que je veux, c’est arpenter les sentiers d’évasion qui sont des chemins de splendeur pour rendre hommage à tous les arpenteurs de steppes, les bouffeurs d’horizons, les défricheurs d’espace et les porteurs de souffle qui savent que s’arrêter c’est mourir.(Tesson – Adl 22)

On s’en doute, les conditions du périple de Sylvain Tesson, si dures soient-elles, ne sont en rien comparables à celles des fugitifs du goulag. Ce qui diffère fondamentalement, c’est qu’il n’y a pas cette peur viscérale d’être repris, cette tension permanente qui force à se cacher des hommes en plus de se méfier des bêtes et de survivre dans un environnement extrême et souvent hostile. En ce sens, les deux livres sont fort différents.

Mais en réalité les deux récits se complètent. Dès lors que la pérégrination, géographique autant qu’historique, se double d’une expérience intérieure, quasi mystique. Car la traversée de paysages et de climats extrêmes révèle les caractères et les âmes.

La traversée du Gobi constitue en effet le sommet mystique de l’évasion de Rawicz, car c’est dans le ventre du désert que les fugitifs, devenus aussi chancelants que leurs ombres, soumettront leurs corps presque morts à la détermination de leur âme et prouveront que la volonté en fusion peut tordre le fer de l’impossible. Nourris de serpent, mâchant de la boue pour en extraire l’eau, démunis de tout récipient, ignorants jusqu’à la taille du désert qui les a happés, les huit cadavres vivants ramperont plus qu’ils ne marcheront pendant un nombre de journées dont Rawicz avoue avoir perdu très vite le décompte. (Adl 188)

On connait bien sûr la plume passionnée et poétique de Sylvain Tesson. Qu’on aime ou non le personnage, baroudeur incorrigible et stégophile outrancier, il n’en reste pas moins un écrivain-voyageur incontournable !

Car si Sylvain Tesson a refait le long voyage qu’effectuèrent les évadés du goulag, c’est avant tout pour vivre au plus profond de ses tripes ce que tout évadé peut ressentir dans ces moments extrêmes. C’est pour rendre hommage à ceux dont la soif de liberté a triomphé de tous les obstacles.

Ce que je veux célébrer, c’est « l’esprit d’évasion » qui consiste à cotiser toutes ses forces, ses espoirs et ses compétences, à tout mettre en œuvre sans jamais laisser le découragement s’immiscer dans l’obstination, pour regagner la liberté perdue. S’évader c’est passer d’un état de sous-vie (la détention) à un état de survie (la cavale) par amour de la Vie. (Adl 24)

Les Chemins de la liberté

En 2011 sort le film « Les chemins de la liberté », basé sur le livre de Slawomir Rawicz. Il raconte en images fortes l’extraordinaire épopée des sept prisonniers échappés du goulag, marchant du nord de la Sibérie jusqu’en Inde.

Cette adaptation au cinéma d’une aventure qui a suscité bien des controverses, en laissera sans doute certains sur leur faim. Mais, une chose est sûre, le réalisateur néo-zélandais Peter Weir nous embarque pour deux heures dans une confrontation extraordinaire de l’homme avec la nature la plus extrême. Et, National Geographic étant coproducteur, des paysages somptueux occupent le devant de la scène.

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