À Bruxelles, un tout nouveau musée, le KBR museum, inauguré en septembre 2020, nous dévoile un pan méconnu de l’histoire de la ville, à travers l’incroyable collection de manuscrits de la Librairie des ducs de Bourgogne. Jusqu’alors, ces ouvrages, précieusement conservés par la Bibliothèque royale de Belgique, n’étaient accessibles qu’aux chercheurs et aux spécialistes. Désormais, ce trésor national est visible du grand public.

Janvier 2021. Première découverte culturelle de l’année. Pour compenser les limitations touristiques du moment, j’ai fait l’acquisition d’un pass musées qui me donne, pendant un an, un  accès gratuit à 185 musées et plus de 200 expositions à travers toute la Belgique. Il y a du pain sur la planche ! Je viens de l’inaugurer ce 8 janvier en remontant le temps à la découverte des trésors bourguignons exposés au nouveau KBR museum.

Au temps où Bruxelles était bourguignonne

Au 14e siècle Bruxelles appartenait au riche et puissant duché de Bourgogne qui s’étendait de Dijon jusqu’au Pays-Bas. De 1369, date du mariage de Philippe le Hardi et de Marguerite de Flandre à Saint-Bavon à Gand, jusqu’à la mort de Charles le Téméraire à Nancy en 1477, l’histoire des ducs de Bourgogne fut fastueuse … mais éphémère puisque le pouvoir passera ensuite aux mains des Habsbourg, puis de l’Espagne.

Au XVe siècle, le territoire de la Belgique est divisé en de nombreuses principautés distinctes les unes des autres. Cette mosaïque ne correspond pas aux frontières actuelles. Elle s’étend du Nord de la France au sud des Pays-Bas. Ce que les historiens appellent « Pays-Bas méridionaux ». (source KBR)

Sous l’impulsion de Philippe le Bon, ces Etats du Nord connurent l’opulence, grâce au développement du commerce et de la bourgeoisie, ouvrant la voie à la Renaissance et à l’émancipation de la tutelle de l’Eglise.

À cette époque, la Flandre, le Brabant et la Hollande procurent aux ducs de Bourgogne la majorité de leurs revenus. Et Gand, Bruges, Anvers ou Bruxelles sont des villes majeures de la cour de Bourgogne. Et le Palais du Coudenberg de Bruxelles (aujourd’hui disparu) en est l’un des sièges .

Pour en savoir plus sur cette époque, je vous invite à lire la saga Les Téméraires de Bart Van Loo. À la manière d’un Ken Follett, l’auteur revisite l’époque où la Bourgogne défiait l’Europe.

La fabuleuse Librairie des ducs de Bourgogne

Mécènes cultivés, les ducs de Bourgogne voyaient dans l’art et dans les livres un outil de propagande et de prestige. À l’époque de Philippe le Bon, la bibliothèque ducale comporte pas moins de 900 volumes englobant tous les domaines de la pensée et du savoir.

C’est l’une des plus importantes collections de manuscrits de l’époque.  Comparable aux plus grandes bibliothèques, comme celle des rois de France ou d’Angleterre, des Médicis à Florence ou de la papauté.

Attirant à sa cour de Bruxelles les meilleurs artistes de son temps, comme Rogier van der Weyden, Philippe le Bon leur a aussi commandé des livres richement illustrés d’enluminures. Ceux-ci sont d’une si grande qualité que les commissaires du KBR museum disent que « les plus beaux tableaux du Moyen Âge sont dans les livres ».

Logiquement, on retrouve dans les miniatures qui illustrent ces manuscrits les innovations que les primitifs flamands apportèrent dans l’art pictural : travail sur la lumière, superposition des couches de couleur, souci du détail ou encore réalisme des scènes du quotidien.

Une histoire mouvementée

Certains ouvrages suivent les ducs dans leurs pérégrinations mais l’essentiel des manuscrits est conservé au Palais du Coudenberg à Bruxelles.

Après la mort de Charles le Téméraire, la Librairie des ducs de Bourgogne passe de mains en mains et connait des fortunes diverses. En février 1731, un incendie ravage une grande partie du Coudenberg mais heureusement les manuscripts les plus précieux échappent aux flammes.

Malgré les aléas de l’histoire, les catastrophes et les pillages, près de 300 manuscrits sont toujours conservés au KBR. Et ce trésor, bien caché jusqu’il y a peu, se révèle enfin à nos yeux éblouis.

Si, comme moi, vous aimez la calligraphie, les enluminures et les beaux livres … la visite du KBR est incontournable. Et vous allez y passer des heures !

Le XVe siècle à travers 3 manuscrits prestigieux

Loin de l’image des ténèbres médiévales, le renouveau et le dynamisme du XVe siècle bourguignon s’inscrit dans tous les arts : de la peinture des Primitifs flamands (Jan Van Eyck, Rogier van der Weyden, Dirk Bouts ou Hans Memling) aux miniatures et au marché du livre qui passe dans les mains des artisans des villes. Écrivains, copistes, relieurs et miniaturistes multiplient les créations exceptionnelles.

Selon les experts, parmi les manuscrits conservés au KBR museum, certains bénéficient d’une notoriété et d’un prestige mondial. C’est le cas des Chroniques du Hainaut, du Roman de Girart de Nevers ou du Psautier de Peterborough.

Les chroniques de Hainaut

Ce somptueux manuscrit commandé par Philippe le Bon (dont le portrait apparaît au premier folio) constitue un véritable pamphlet politique.

En 1433, Philippe le Bon annexe le Hainaut, la Hollande et la Zélande, arrachés à sa cousine Jacqueline de Bavière. Véritable outil de propagande, un livre majestueux vise à légitimer cette prise de pouvoir à travers une représentation et une narration finement calculées. En 1446, Jean Wauquelin, libraire et copiste à Mons, traduit en français pour Philippe le Bon les Annales historiae illustrium principum Hannoniae du franciscain Jacques de Guise. Cette vaste compilation retrace l’histoire de la province du Hainaut récemment acquise par le duc.

La miniature frontispice (actuellement visible au KBR) qui montre Wauquelin offrant son ouvrage au duc en présence de la cour, est attribuée au peintre Rogier van der Weyden.

Il a fallu 20 ans au traducteur Jean Wauquelin pour achever ces chroniques en trois tomes, avec l’aide de quatre copistes et dix miniaturistes ! Elles comptent 1.700 pages et 121 miniatures.

Le roman de Gérard de Nevers

Ce roman courtois daté de 1450, un brin irrévérencieux, est caractéristique de la littérature profane que l’on pouvait lire à la cour de Bourgogne.

Exécutées à l’encre et à l’aquarelle, les miniatures du Maître de Wavrin surprennent par leur modernité et leur singularité. S’affranchissant nettement de la production traditionnelle de l’époque, elles accompagnent la narration, comme si les dessins étaient animés.

Le roman est présenté dans l’un des cocons immersifs du KBR, idéal pour s’imprégner de la fantaisie et la modernité de l’œuvre.

Le Psautier de Peterborough

Dans un tout autre registre, le psautier de Peterborough est un ouvrage exceptionnel, très riche et haut en couleurs. Miniatures en pleine page, initiales historiées … chaque folio est magnifiquement décoré d’initiales, de créatures bizarres et de motifs végétaux dissimulés entre les lignes.

Enluminé vers 1300 à l’abbaye de Peterborough pour Geoffrey de Croyland, ce volume est offert 10 ans plus tard à Gaucelin d’Eux, nonce apostolique en Angleterre, qui en fait cadeau au pape Jean XXII. Clémence de Hongrie, veuve du roi de France Louis le Hutin, le reçoit à son tour en 1318. Philippe VI de Valois rachète ensuite le livre pour en faire don à son épouse Jeanne de Bourgogne.

Ecrit à l’encre d’or et d’azur, ce chef-d’oeuvre peuplé de monstres et de personnages farceurs est une ode au « mundus inversus », celui de la culture populaire, qui se permet des libertés avec les règles de l’Eglise…

La Bibliothèque royale et le KBR museum de Bruxelles

La Bibliothèque royale de Belgique compte plus de 39.000 manuscrits, ce qui en fait l’une des collections les plus importantes au monde. L’ancienne Librairie des ducs de Bourgogne en constitue le noyau.

Le KBR museum fait partie intégrante de la Bibliothèque royale (son nom est d’ailleurs la contraction de Koninklijke Bibliotheek  / Bibliothèque Royale) et se situe au sein de l’énorme bâtiment moderniste de la Bibliothèque royale, à deux pas de la Grand Place ou du Palais royal.

La Chapelle Nassau au sein du KBR

La visite commence par un jeu de lumière, de sons et d’images projetées sur l’un des murs de la chapelle Nassau, seul vestige du palais éponyme, aujourd’hui incorporée au sein du KBR.

Les personnages principaux du musée se présentent : les ducs de Bourgogne (Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire).  Quant au contexte religieux, il est évoqué à travers des sculptures provenant de retables et quelques premiers manuscrits qui donnent un avant-goût des richesses à venir.

Une femme en croix m’interpelle. Cette représentation inattendue m’intrigue. Renseignements pris, il s’agit de Sainte Wilgeforte dont je n’avais jamais entendu parler.

C’est la seule femme crucifiée de l’histoire de l’Eglise, d’une grande beauté, torse nu, sein percé. Pour échapper à un prince qui voulait la violer elle demanda l’aide de Dieu qui lui fit pousser la barbe pour la rendre hideuse. Elle demanda alors à son agresseur de la punir en la crucifiant comme le fut Jésus.

Scénographie moderne et multilingue

On poursuit la visite par une première partie didactique qui campe le contexte historique, économique et artistique du XVe siècle (le Siècle d’or). On y apprend comment étaient fabriqués les manuscrits et leurs enluminures : supports, encres, outils, couleurs, reliures.

On aboutit ensuite dans une première salle assez vaste, réunissant un ensemble de vitrines présentant de nombreux manuscrits. Tout autour, une série de salles secondaires montrent d’autres richesses artistiques de l’époque – sculptures, retables, estampes, armes – prêtés par différents musées de renom (belges et internationaux).

En sourdine, une musique polyphonique du XVe siècle accompagne toute la visite.

Les manuscrits sont admirablement mis en valeur dans des vitrines où l’on peut les contempler de très près et tout à son aise. Pour chaque pièce, des explications plus ou moins étendues sont fournies par des bornes interactives qu’on active avec le bracelet et le stylet reçus à l’entrée.

Chacun a ainsi le loisir d’approfondir ses connaissances en fonction de ses centres d’intérêt.

Un escalier mène ensuite à l’étage supérieur qui est le cœur du musée : la « librairie » des ducs de Bourgogne. Les manuscrits précieux sont exposés dans des vitrines individuelles qui les protègent et les mettent en valeur. La muséographie invite à une déambulation libre à travers cet ensemble de chefs-d’oeuvre profanes et religieux.

4 Cocons pour une expérience immersive

La visite se poursuit dans une série d’espaces circulaires semi-clos, sortes de cocons thématiques où l’on aborde différents aspects de l’art du XVe siècle.

Confortablement assis dans un fauteuil, on découvre dans l’un  le récit et les illustrations d’un roman courtois, dans l’autre un ballet de créatures fantastiques qui défilent au plafond. Dans un troisième on entame une conversation sur la chasse et dans le dernier on découvre les dessous politiques des Chroniques du Hainaut.

Visite personnalisée

Le KBR musem propose trois types de parcours : une visite découverte, approfondie ou ludique (pour enfants). Á l’aide du bracelet connecté qui vous est remis à l’entrée, vous choisissez votre langue et votre type de visite.

Vous parcourez ensuite les différentes salles à votre rythme. Chaque vitrine, pourvue d’une tablette interactive, vous fournit pour chaque œuvre exposée, des explications « sur mesure» en fonction du type de visite que vous avez choisi. Vous activerez ces tablettes grâce à votre bracelet à puce.

Et pour ne rien rater d’important, les incontournables sont reconnaissables à leur sablier doré !

Conservation des manuscrits

Une quarantaine de manuscrits sont exposés. Ils sont remplacés tous les quatre mois pour les protéger de la lumière.

Chacune des pièces du musée a une grande valeur historique. Les manuscrits sont aussi très fragiles et particulièrement sensibles à la lumière, l’humidité ou la poussière. Ils ne peuvent être exposés que pour une durée limitée. En plus d’être sécurisées, les vitrines du musée doivent donc être climatisées et flexibles, pour permettre de changer les pièces trois fois par an. Bailleul Ontwerpbureau a imaginé un système modulaire combinant des vitrines de différentes dimensions permutables entre elles. Elles sont toutes conçues de manière à pouvoir glisser une chaise roulante en dessous. Les personnes à mobilité réduite peuvent ainsi contempler aisément les œuvres exposées.

Ainsi, chaque nouvelle visite au KBR promet de nouvelles découvertes. Je ne manquerai pas d’y retourner plus tard …

Numérisation des ouvrages

Les manuscrits visibles au musée montrent bien sûr les plus beaux folios. Mais il est aussi possible de feuilleter sur place une vingtaine de manuscrits en version numérique. On peut alors agrandir le texte ou les miniatures pour en apprécier les moindres détails.

Enfin, pour enrichir encore l’expérience du KBR museum, plus de 200 manuscrits ont été entièrement numérisés. Ils sont accessibles en ligne via belgica.kbr.be

Le KBR museum en pratique

  • Lieu: KBR museum, Mont des Arts 28, 1000 Bruxelles.
  • Horaires : Du mardi au dimanche, 10 à 18 heures.
  • Mesures Corona : Nombre de visiteurs limité à 50 personnes par heure. Port du masque obligatoire. Réservation en ligne d’un créneau horaire.
  • Tarif : 11 euros (8 euros étudiants et plus de 65 ans ; gratuit pour les moins de 18 ans, chômeurs et moins valides ou pour les détenteurs du museum pass)
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