Comme tout le monde, je connaissais de Giacometti ses silhouettes filiformes. Guère plus. La visite de l’exposition au LaM à Villeneuve d’Ascq (Lille) fut pour moi l’occasion de découvrir l’œuvre et le parcours de l’artiste.

150 œuvres, et non des moindres, sont réunies au Musée d’art moderne de Lille Métropole du 13 mars au 11 juin 2019. Elles évoquent le parcours de l’artiste et les temps forts qui l’ont jalonné. La plupart des œuvres exposées proviennent de la Fondation Giacometti à Paris.

L’antiquité égyptienne, première source d’inspiration

Né en 1901 dans les Grisons en Suisse, c’est à Paris que Giacometti exerce son talent dans la peinture, la sculpture et le dessin jusqu’à sa mort en 1966.

Il entretiendra tout au long de sa carrière une admiration pour l’art antique. Il se passionne en particulier pour la statuaire égyptienne. La Tête d’Isabel sculptée après sa rupture avec le courant surréaliste parisien, rappelle d’ailleurs celui de Néfertiti, l’épouse royale du pharaon Akhenaton, exposé au Musée du Louvre.

Tête d’Isabel, 1936

Stylistiquement, ce portrait est assez isolé dans la production de Giacometti. (…) L’influence de la statuaire égyptienne est généralement plus souterraine dans son oeuvre. Elle nourrit son art du portrait, tant dans l’attitude qu’il fait prendre au modèle que dans l’attention qu’il porte à l’intensité du regard. Ses oeuvres emblématiques plus tardives, comme la Femme debout et L’Homme qui marche, portent, elles aussi, l’héritage de cette statuaire millénaire. (source LaM)

Influences temporaires : cubisme et surréalisme

A son arrivée à Paris, au début des années 1920, Giacometti fréquente les cubistes. Résultat : des sculptures qui déstructurent et recomposent les corps. A la même époque, les arts africains primitifs l’amènent à aplatir la figure et à représenter les traits d’un visage différemment. Période de transition pendant laquelle Giacometti se détache du naturalisme et entame un cheminement plus personnel.

Au début des années 1930, il fait un bout de chemin avec les surréalistes et laisse libre cours à son imagination pour symboliser ses angoisses et ses fantasmes.

Homme et femme (1928) – Femme égorgée (1932)

Retour au modèle et émergence du “style” Giacometti

Mais à partir de 1935, Giacometti se détourne de l’imaginaire surréaliste et revient à la sculpture d’après modèle. S’ensuit une longue période de doute jusqu’à la fin de la guerre. Période au cours de laquelle sa production se réduit, tant en quantité qu’en taille. De très petites sculptures (pas plus grandes qu’un pouce) traduisent les doutes mais aussi la distance que prend l’artiste, retirant toujours plus de matière, « jusqu’à frôler la disparition de l’œuvre ».

Travaillant d’après modèle, il refuse la perspective classique pour restituer le modèle posant tel qu’il le voit – dans son aspect parcellaire ou déformé, toujours changeant. Leurs traits distinctifs se dissolvent et parfois se fondent, ou se réduisent à l’essentiel. (source : Fondation Giacometti)

Ses modèles proviennent de son entourage immédiat : sa compagne, Annette, ou encore des amis, des membres de sa famille …

Beaucoup ont décrit les séances de pose longues et fastidieuses ainsi que l’insatisfaction constante de Giacometti qui reprend sans cesse son travail en demandant au modèle de rester immobile pendant des heures. Parmi eux, Annette, sa compagne, est le sujet d’un nombre incalculable de sculptures, peintures et dessins. (source: LaM)

C’est après la seconde guerre mondiale que Giacometti développe le style qu’on connaît : silhouettes filiformes, amincies à l’extrême. Ce ne sont pas des corps décharnés … mais plutôt l’essence même de ce qui forme un être humain ! La sculpture sur tige, les formes longilignes, modelées à la main, seront la marque de l’artiste.

« Une sculpture n’est pas un objet, elle est une interrogation, une question, une réponse. Elle ne peut être ni finie, ni parfaite. »  (Giacometti)

La cage et le nez

Depuis la Boule suspendue qui valut à Giacometti d’entrer dans le groupe surréaliste, la cage est un motif récurrent dans son oeuvre.

Plusieurs cages sont réunies dans une même salle. Intrigantes, interpelantes, dérangeantes … Une surtout accroche le regard, elle encadre un visage de cauchemar, bouche ouverte et nez démesurément long qui sort de la cage. Comme un cri de désespoir, comme une invitation à questionner le cadre, le réel, l’être lui-même …

Tragique et grotesque à la fois, vision d’un homme mourant, cette oeuvre charnière fait écho à la période surréaliste. Elle est le produit d’une période d’intenses recherches de l’artiste sur l’espace de la représentation. La pointe du nez crève l’espace de l’oeuvre, délimité par la « cage », pour s’introduire dans l’espace du spectateur.

Le nez (1947)

L’homme qui marche, chef d’oeuvre de Giacometti

On ne voit que lui au milieu de la salle. Quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, l’effet est le même : on se retrouve face à un être épuré à l’extrême, en marche, nous lançant une ultime question.

Véritable icône de la sculpture moderne, L’homme qui marche représente l’homme en mouvement. A la fois fragile (aminci à l’extrême) et déterminé (tête haute et regard fixé au loin), il avance fermement ancré dans le sol (comme embourbé). Le mouvement est accentué par l’inclinaison de la sculpture (qui varie selon les versions).

Cette manière si particulière de représenter l’être humain est fascinante. Pas de vêtement, pas de trait qui pourrait le rattacher à telle ou telle époque ou représenter une personne en particulier. C’est l’homme universel.

Et de fait, je scrute cette silhouette longiligne et je m’interroge. Qui est cet être délesté de tout superflu, sans artifice et sans fard … Qu’est-ce qui le fait avancer ? se tenir debout ? Vers où marche-t-il ?

L’homme qui marche n’est pas un exemplaire unique. Il sera retouché plusieurs fois, agrandi jusqu’à 1m89 et son inclinaison modifiée. Il en existe une dizaine d’exemplaires répartis aux quatre coins de la planète. L’une de ces sculptures a d’ailleurs été vendue à un collectionneur privé pour plus de 100 millions de dollars.

L’homme qui marche (1960)

Étrange aussi de constater que Giacometti réserve le mouvement et la marche aux figures masculines, tandis que les sculptures de femmes sont immobiles, hiératiques.

Femmes de Venise

Splendide scénographie pour cette oeuvre majeure. Un groupe de sept femmes (le groupe initial de 6 + 1). Chacune, isolée au sein du groupe, fixe un horizon différent. Des femmes, réduites à l’essentiel, face à leur destin.

Ces femmes debout doivent leur nom à la Biennale de Venise, où elles furent exposées pour la première fois en 1956.
Giacometti travaillait pendant plusieurs jours à la même figure en argile et, au fur et à mesure, demandait à son frère cadet Diego de couler en plâtre les étapes provisoires.

C’est un des exemples les plus marquants du travail en série qui était une pratique constante de Giacometti.

Jean Genet, ami de l’artiste, écrira en 1957 de ses figures qu’elles « n’en finissent pas d’avancer et de reculer dans une immobilité absolue », tout en créant « [leur] espace infini ». L’aspect des femmes doit beaucoup à l’emploi de l’argile souple, dans lequel s’impriment les empreintes de doigt de l’artiste. Le moulage en plâtre, puis l’emploi de plâtre liquide, renforcent l’aspect dégoulinant des formes : les Femmes de Venise semblent des fantômes jaillis d’un milieu humide.  (source : fondation Giacometti)

Les Femmes de Venise incarnent cette période où l’homme et la femme sont envisagés comme des paysages : les têtes des hommes sont des pierres, les corps des femmes sont des arbres. Coulés en bronze après la biennale, les plâtres originaux des Femmes de Venise ont été restaurés entre 2015 et 2017 et seront remontrés pour la première fois dans cette configuration. (source : LaM)

Giacometti fasciné par la figure humaine, sans cesse retravaillée

Durant toute sa vie, Giacometti scrutera les visages pour en rechercher la vérité et l’essence. Cette quête continue s’exprime par un dépouillement extrême des formes sans cesse remodelées. La matière elle-même est marquée par la main de l’artiste, expressive, souvent torturée.

« Depuis toujours, la figure humaine m’intéressait plus que n’importe quoi. Au point que je me rappelle, étant jeune homme à Paris déjà, il m’est arrivé de fixer tellement les gens présents que je ne connaissais pas que ça les mettait hors d’eux. Comme si je ne voyais pas ce que je voulais voir. » (Giacometti)

Visages – Bronze & terre cuite

 

« La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour dans le même visage. Cela vaut tous les voyages. Tout est dit. » (Giacometti)

Superbe exposition qui se prolonge dans une série de contrepoints à travers d’autres espaces du musée, avec par exemple, des photographies de l’atelier de Giacometti ou une oeuvre hommage d’Annette Messager. De plus, tout au long du parcours, l’oeuvre dialogue avec la poésie, celle de l’artiste et celle de ses amis écrivains. A voir sans tarder. Il ne reste que quelques jours !

Infos pratiques

Date : du 13 mars au 11 juin, tous les jours, sauf le lundi.
Lieu : LaM de Villeneuve-d’Ascq.
Tarif : 7€ (tarif plein), 5 euros (tarif réduit), gratuit pour les moins de 18 ans.

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