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Venise : impressions au fil du temps

Il y a des villes que l’on visite, et d’autres que l’on retrouve. Venise est de celles-là.
À chaque séjour, elle semble à la fois identique et différente : toujours saisissante, toujours mouvante, toujours un peu insaisissable. Venise se découvre au fil du temps, à travers ses quartiers, sa lagune et ses multiples visages.

Novembre 2023. Nous arrivons une fois encore par la lagune. Très vite, les silhouettes familières se dessinent : un campanile, quelques dômes, des façades pâlies entre ciel et eau. L’émotion est intacte. Pourtant, le regard a changé.

Quarante ans séparent mes premières impressions de Venise des plus récentes.  Entre 1983 et 2023, j’ai vu la Sérénissime changer, se fragiliser souvent, mais aussi conserver intacte une part de sa magie.

Au fil de cinq séjours, mon regard s’est déplacé : de la fascination des débuts vers une attention plus nuancée, plus attentive aux contrastes — cité d’art et de lumière, ville d’eau et de mystère, entre le tumulte des foules et la présence plus discrète des Vénitiens.

Ce premier article ouvre une mini-série consacrée à Venise : non pas un guide touristique de plus, mais une invitation à poser un autre regard sur la ville, ses îles, ses silences.

Un regard à la fois émerveillé et lucide.
Un hommage à un lieu que l’on croit éternel – et qui, à chaque visite, semble murmurer qu’il pourrait un jour disparaître.

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Dans cette lumière de fin de jour, tout paraît suspendu — les bateaux, les façades, et peut-être même le temps.

Arriver à Venise : premiers regards sur la lagune

Entrer dans Venise, c’est franchir une frontière symbolique. On laisse derrière soi la terre ferme pour entrer dans un monde qui vit avec l’eau, au rythme de la lagune.  

Que l’on arrive en voiture à la Piazzale Roma, en train à Mestre ou en avion à l’aéroport Marco Polo, le dernier trajet se fait toujours par bateau. Vaporetto ou bateau-taxi deviennent alors les premières portes d’entrée vers la ville.

Pour embrasser Venise d’un seul coup d’œil, il faut être oiseau ou poète – ou, à la rigueur, un drone … mais le centre historique est -heureusement- une zone no-fly !

Il existe néanmoins un moyen de prendre de la hauteur : grimper au sommet d’un campanile. Depuis celui de San Giorgio Maggiore, en face de la place Saint Marc, la ville apparaît dans toute sa splendeur : une fabuleuse mosaïque d’ors et de pierre posée sur le halo bleu-vert de la lagune.

C’est sans doute là que j’ai compris que Venise se contemple autant qu’elle se visite.

Le vaporetto : découvrir Venise depuis l’eau

Mon plus grand plaisir à Venise est de sauter dans un vaporetto et de partir au hasard.

Les vaporettos, apparus au début du XXᵉ siècle, sillonnent la lagune et les canaux selon un vaste réseau géré par l’ACTV. Ils constituent le véritable système de transport de la ville. Bondés et bruyants aux heures de pointe, presque silencieux sur certains parcours, ils incarnent le pouls de la ville.

Pour les Vénitiens, ils sont indispensables au quotidien : aller travailler, rejoindre l’école, faire ses courses.
Pour les visiteurs, ils deviennent rapidement une expérience en soi : monter à bord, se caler sur un banc extérieur, sentir le vent et regarder défiler les façades reste l’une des façons de découvrir Venise.

Tôt le matin après un premier café sur les quais, en pleine journée lorsque la fatigue se fait sentir, au crépuscule lorsque les palais du Grand Canal s’embrasent dans la lumière dorée… Chaque trajet devient une scène de théâtre mouvante.

Se perdre dans les calli : Venise à pied

On ne saurait appréhender Venise sans la parcourir à pied, au hasard, loin des zones touristiques. Venise est un labyrinthe. Ses calli, ces ruelles étroites, invitent à l’errance.

Certaines débouchent soudain sur de petites places : les campielli, véritables respirations dans la ville. On y trouve parfois un ancien puits, vestige d’un temps où chaque goutte d’eau douce était précieuse.

Se déplacer à Venise, c’est accepter de se perdre. Aucun plan ne remplace la découverte d’un passage couvert, d’un escalier inattendu ou d’une place silencieuse surgissant au détour d’une rue.  

À Venise, il suffit parfois de traverser un porche pour changer complètement d’atmosphère.
passage couvert venise ruelle arche débouchant sur place

La marche se fait tour à tour plaisir, performance … ou corvée : traîner sa valise sur les pavés inégaux, monter et descendre les innombrables ponts, tourner en rond -volontairement ou non- fait partie de l’expérience.

livreurs montant escaliers venise transport marchandises pont
À Venise, même les livraisons prennent des airs d’effort partagé — escaliers, ponts, passages étroits, rien ne s’efface vraiment.

Plus de 400 ponts relient les îlots de la Venise historique. Certains sont célèbres — le Rialto, l’Accademia ou le Ponte dei Sospiri — mais ce sont surtout les centaines de petits ponts anonymes qui donnent à la ville son charme incomparable.

Au détour des calli ou le long des quais, on surprend aussi la vie quotidienne : linge suspendu entre deux fenêtres, bateaux de livraison, conversations lancées d’un pont à l’autre. Car malgré la diminution de sa population — divisée par deux en cinquante ans — Venise vit encore. Discrète mais bien réelle, la Venise des Vénitiens continue de respirer au cœur de la ville. 

Habiter Venise plutôt que la visiter

Soyons clair : Venise ne se visite pas en quelques heures, ni même en un week-end ! Il faut lui consacrer un peu de temps, pour ne pas la réduire à quelques monuments, si somptueux soient-ils.

Poser ses valises quelques jours. Faire ses courses comme les habitants. S’asseoir sur un campo ou à l’angle d’une calle pour observer les détails de la vie quotidienne. Pour moi, le voyage ne se conçoit pas autrement ! Au fil des décennies, j’ai testé différentes façons d’habiter Venise.

En 1983, sur l’île de la Giudecca, en face de Venise, il existait un petit palais du XVIIe siècle : la Casa Frollo. Une pension pleine de charme, avec un jardin poétique et des chambres immenses à la décoration surannée. Refuge d’artistes et de voyageurs en quête de tranquillité. Un lieu aujourd’hui disparu. Inoubliable !

Trente ans plus tard,nous avons séjourné chez l’habitant à Dorsoduro, dans une grande chambre donnant sur le canal de la Giudecca. A cette époque les paquebots de croisière qui passaient devant nos fenêtres, déversaient chaque jour leur flot de visiteurs et faisaient trembler les murs des demeures.

J’ai également loué un charmant petit appartement avec terrasse près de l’Arsenal : à deux pas de la foule … mais dans un calme presque irréel.  

En 2023, toujours en quête de tranquillité, je me suis tournée vers les îles de la lagune, une tiny house à Burano, puis un appartement moderne sur la Giudecca, avec une vue magnifique sur la lagune …  

Il est donc toujours possible de loger à Venise en évitant la foule – à condition d’accepter de s’éloigner un peu des lieux les plus touristiques.

Venise, ville d’art et de lumière

À Venise, l’art ne se visite pas : il se respire. Il se glisse dans la pierre, dans l’eau, dans la lumière elle-même. La Sérénissime est sans doute l’un des rares lieux au monde où la frontière entre la ville et l’œuvre d’art s’efface à ce point. Tout y semble né d’un même élan : la beauté.

Au XVIIIᵉ siècle, Canaletto et Guardi fixaient sur leurs toile les reflets du Grand Canal. Au XXᵉ, Peggy Guggenheim installa sa collection avant-gardiste dans un palais du Dorsoduro. Aujourd’hui encore, la ville vibre au rythme de la Biennale d’art et d’architecture, qui investit les pavillons des Giardini et de l’Arsenal.

Pourtant, c’est souvent hors des musées que Venise se révèle la plus artistique : dans un reflet d’eau, une dentelle de pierre ou un voile de brume sur la lagune. Chaque façade, chaque pont, chaque éclat de lumière semble appartenir à une composition invisible.  Venise est une œuvre vivante.

Grand Canal Venise au coucher du soleil avec gondoles et palais
La lumière du soir glisse sur le Grand Canal, comme si la ville retenait son souffle.

Mais cette lumière, aussi éclatante soit-elle, n’efface pas tout.

Progressivement, un autre regard s’installe.

Derrière la splendeur des palais et la restauration de certains bâtiments emblématiques, des fragilités apparaissent.
Le surtourisme, la montée des eaux, les équilibres écologiques menacés, la lente disparition d’une certaine authenticité…

Les premiers émerveillements se teintent alors d’une forme d’inquiétude, discrète mais persistante.

La Venise verte et secrète

On dit souvent que Venise n’a pas de jardins.

C’est faux. Elle en possède des centaines, mais la plupart restent invisibles, cachés derrière des murs ou dissimulés au cœur des palais. Ces espaces sont les héritiers des anciens orti monastiques et des giardini segreti des familles patriciennes.

Entre deux façades de brique, on devine parfois une treille de jasmin, un laurier ou un grenadier. Une statue ou un balcon trahit la présence d’un petit paradis caché.

jardin venise statue fleurs palais vegetation calme
Une Venise plus inattendue, faite de verdure et de silence, loin du mouvement des quais.

La Venise verte ne se donne pas immédiatement à voir. Elle se découvre par touches, au fil des promenades.

Pourtant, signe des temps, certains jardins renaissent, comme les Giardini Reali, derrière la place Saint-Marc, restaurés et ouverts au public en 2023.

Ville minérale avant tout, faite d’eau, de briques et de marbre, Venise laisse donc aussi une place discrète à la nature.  

La magie de Venise

Bien plus qu’un lieu à visiter, Venise est une expérience qui s’imprime au fond de la mémoire et continue de nous hanter longtemps après le retour. 

Depuis des siècles, elle fascine peintres, écrivains, musiciens et cinéastes. Chacun de mes séjours a été influencé -consciemment ou non- par une Venise déjà rencontrée dans les livres ou la musique : celle, mélancolique, de Thomas Mann, celle du commissaire Brunetti imaginé par Donna Leon, ou encore celle, flamboyante, de Vivaldi.  Il m’est même arrivé de reconnaître un angle de vue, une lumière, un cadrage -comme si la réalité venait se superposer à cette Venise rêvée. 

Mais la vraie Venise échappe toujours à ces images. Elle ne se laisse pas enfermer. Elle se réinvente dans les reflets de la lagune, dans les façades rongées par le sel, dans l’éclat d’un rayon de soleil sur un mur ocre. C’est ce mélange de réel et d’imaginaire, de décor et de vie, qui la rend unique.  Venise n’est pas qu’un lieu à voir : c’est un lieu à inventer

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Une image mille fois vue — et pourtant, impossible de s’en détacher lorsque la lumière s’y pose ainsi.

Au fil des séjours, c’est souvent à l’écart des foules que j’ai découvert la Venise la plus attachante.
Une Venise plus silencieuse, plus habitée, où le regard se pose autrement.

Parmi ces lieux de retrait, il en est un qui me tient particulièrement à cœur : la Giudecca, posée face à la ville comme un balcon tranquille sur la lagune.

C’est là que que je vous propose de poursuivre le voyage.

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