L’odeur du foin coupé : ma madeleine de Proust
Nous avons tous, cachés dans un coin de notre mémoire, des images délicieuses, des saveurs ou des senteurs associées à des épisodes de notre enfance. Comme le narrateur de Proust dans La recherche du temps perdu, j’évoque dans cet article l’une de mes madeleines.
Juillet 1970. De mes années d’adolescence me reste le souvenir d’un temps précieux, attendu avec impatience chaque année : un mois à la campagne chez mon parrain. Me reste en mémoire des sensations, des images … et une odeur bien particulière : celle du foin coupé.
Une odeur, comme une ivresse
Désormais, chaque fois que je traverse un champ qui vient d’être fauché, l’odeur de l’herbe coupée me titille les narines et tout d’un coup, une sorte de jubilation m’envahit. Elle dépasse infiniment la simple odeur du foin, elle convoque des instants heureux et toute une cohorte de souvenirs familiaux.
Moi la citadine, moi l’enfant unique plutôt calme et solitaire, je retrouvais chaque mois de juillet la joie de vivre et l’exubérance de mes cousines. C’était le temps des rires et des cavalcades à travers champs. C’était le temps des parties de cache-cache derrière les meules de foin. C’était le temps des ampoules aux mains à force d’avoir manié la fourche …
Une autre approche de l’agriculture
À cette époque, le travail des champs était bien différent !
C’était le temps où les foins étaient fanés à la main. Bien sûr il y avait des tracteurs, mais les accessoires étaient plus rares, surtout pour les petites exploitations agricoles.
C’était le temps où l’on retournait plusieurs fois les lignes fauchées pour les laisser sécher, avant de les empiler sur des meules.
Le saviez-vous ? Ces meules de foin, que l’on retrouve encore en montagne ou dans certains pays de l’Est, sont réalisées à partir de grandes perches de bois disposées comme un trépied, avec une base placée à environ trente centimètres du sol pour laisser l’air circuler sous la meule une fois les bottes de foin empilées à la fourche.
C’était le temps des retours à la ferme, juchée sur la remorque d’un tracteur où s’entassait le foin.
Et c’était le temps où j’adorais grimper dans le fenil pour aider à répartir le foin que la souffleuse déversait pour le stockage.
Aujourd’hui, seuls les peintres nous livrent encore des images de ces temps révolus. Comme Monet et ses séries de peinture de meules.

Mémoire d’un temps oublié
En ces temps-là les photos étaient rares. Je n’avais ni smartphone, ni même appareil photo.
Il ne me reste donc de ce temps béni des « grandes vacances » que des fragments de mémoire proustienne. Des sensations, des émotions, enfouies au plus profond de mon être.
Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Marcel Proust, Du côté de chez Swann
J’ai bien conscience qu’il y avait un fameux décalage entre ce que je ressentais et ce que vivait ma famille, pour qui les travaux des champs étaient le labeur quotidien, la routine … Mais c’est cela aussi le souvenir.
Et désormais, partout où je croise un petit coin de campagne où l’on s’occupe encore des foins à l’ancienne, je souris, je m’arrête et je laisse revenir cette odeur — intacte, comme un fragment d’enfance.






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